L’esprit communautaire en mutation

3e atelier de stimulation organisé par la SSUP au Flüeli-Ranft le 8 juin 2017
L’accentuation de la mobilité, la multi-culturalité, la diversification des modèles familiaux et projets de vie, la polarisation politique, l’étiolement de la confiance en l’Etat et le déclin de la civilisation – tous ces facteurs ont pour effet d’affaiblir l’esprit communautaire. Les médias sociaux ne renforcent pas non plus cet esprit; ils créent plutôt de nouvelles communautés tribales.

3e atelier de stimulation organisé par la SSUP au Flüeli-Ranft le 8 juin 2017
Juste avant l’AG de la SSUP dans le canton d’Obwald, plus d’une centaine de personnes sont venues débattre des changements constatés au niveau de l’esprit communautaire.

La première présentation a été celle de Bettina Isengard de l’Institut de sociologie de l’université de Zurich. Elle a établi un lien entre, d’une part, l’accentuation de l’intérêt particulier et l’affaiblissement de l’esprit communautaire et, d’autre part, les changements affectant la vie familiale. En effet, le nombre de naissances a fortement diminué au cours de ces dernières décennies, l’espérance de vie s’est prolongée, les divorces sont devenus monnaie courante, les hommes et les femmes ne se satisfont plus des rôles traditionnels, les modèles familiaux et projets de vie se sont diversifiés. 70 % des personnes habitant en Suisse vivent dans un ménage uni-générationnel. Les ménages pluri-générationnels se composent majoritairement de parents et d’enfants, ces derniers quittant le nid de plus en plus tard. Toutefois, il est rare que des adultes vivent avec leurs parents du 3e âge. A comparer les pays européens,[nbsp] on constate[nbsp] que dans les Etats connaissant un système d’aide sociale développé, l’assistance financière entre les générations est également plus forte au niveau de la société civile et, qu’en revanche, l’espace et le temps partagés sont plus restreints.

Sandro Cattacin, professeur de sociologie à l’université de Genève, a ensuite expliqué que trois principes fondamentaux de la vie en société ne vont aujourd’hui plus de soi: Si la réflexivité et l’impératif catégorique (l’action éthique s’impose dès lors que l’on souhaite être soi-même bien traité), l’empathie et la confiance fondamentale, ainsi que les processus de civilisation (contrôle social et autocensure) étaient déterminants pour la vie en société au 19e siècle, ces principes ont perdu leur importance à l’époque postmoderne. De nos jours, ce sont les mieux en forme et les escrocs qui s’en sortent, la confiance en l’Etat a quasi disparu et les humains se confinent dans leurs microcosmes personnels. La perte de civilisation s’exprime par des phénomènes comme le littering. Comment développer l’esprit communautaire dans une société marquée par la mobilité et la multi-culturalité? Sandro Cattacin plaide pour l’acceptation de l’hétérogénéité sociale. Des études entreprises dans divers pays ont confirmé la théorie d’Alexis de Tocqueville. Ce dernier a affirmé que la pluralité d’opinions favorisait l’esprit communautaire et la démocratie, alors que la tentative de conserver une société aussi homogène que possible avait pour effet de désolidariser, polariser et radicaliser ses membres. Sandro Cattacin pense qu’il s’agit plutôt de faire en sorte que dans les zones urbaines aussi les humains se sentent chez eux. Selon lui, c’est la condition si l’on veut voir renaître l’empathie et la civilisation.

Lea Stahel, doctorante à l’Institut de sociologie de l’université de Zurich, a d’abord présenté les facteurs essentiels de l’esprit communautaire: valeurs ou orientation vers l’action, partage ou participation sociale et politique, engagement civique ou solidarité et confiance. Lea Stahel a ensuite examiné la question de savoir si les échanges via les médias sociaux favorisaient ou défavorisaient ces facteurs. Il ressort de certaines études que 90 % de ces échanges sont le fait de seuls consommateurs de médias sociaux qui ne créent ni ne contribuent aucun contenu pour leur communauté. Les médias sociaux servent principalement à l’entretien d’amitiés privées. Aujourd’hui, 13 % des couples ont fait connaissance sur Internet, en Argovie ce sont même 20 %. Selon Lea Stahel, les médias sociaux ne participent pas vraiment au développement du capital social; ils favorisent plutôt l’éclosion de communautés néo-tribales.

D’une part, le colloque a permis de définir des critères et facteurs permettant de mesurer l’esprit communautaire et de développer des stratégies et mesures pour encourager cet esprit. D’autre part, qu’ils soient engagés dans la société civile, une entreprise privée ou une administration publique, les participants du séminaire seront sans doute rentrés chez eux avec autant de nouvelles questions que de réponses.

Mais ce n’est pas grave: Le prochain rendez-vous est déjà fixé. Ce sera le 7 juin 2018 à Yverdon.