Encouragement ciblé du bénévolat en Allemagne 2014

En février, l’Observatoire suisse du bénévolat a publié son rapport 2016; depuis peu, il est possible de consulter en ligne l’étude allemande sur le bénévolat intitulée «Deutscher Freiwilligensurvey 2014». Il est intéressant de comparer les deux. Contrairement à ce qui se passe en Suisse, en Allemagne les activités bénévoles sont encouragées par l’Etat, et ce de manière ciblée et depuis des années. Ces efforts ont des retombées positives concrètes sur le plan statistique.

En février, l’Observatoire suisse du bénévolat a publié son rapport 2016; depuis peu, il est possible de consulter en ligne l’étude allemande sur le bénévolat intitulée «Deutscher Freiwilligensurvey 2014». Il est intéressant de comparer les deux. Contrairement à ce qui se passe en Suisse, en Allemagne les activités bénévoles sont encouragées par l’Etat, et ce de manière ciblée et depuis des années. Ces efforts ont des retombées positives concrètes sur le plan statistique.
Lorsqu’en février 2016, la SSUP a présenté le plus récent rapport de l’Observatoire du bénévolat et les résultats de l’enquête menée en automne 2014, les médias ont notamment mis en exergue la baisse successive de l’engagement bénévole formel auprès des associations et autres organisations. Bien que cette baisse ne soit pas alarmante, la Suisse serait bien conseillée de prendre des mesures afin que les services indispensables à la société puissent être garantis à long terme par les activités bénévoles. Le nombre des personnes de plus de 14 ans, engagées formellement dans des associations ou autres organisations et œuvrant ainsi en dehors de leurs propres ménages et familles, est comparable en Suisse et en Allemagne, les chiffres se basant sur les mêmes années (2009 et 2014). Actuellement, la Suisse n’est pas beaucoup plus mal lotie que son pays voisin en ce qui concerne le nombre des bénévoles. Ce qui inquiète en revanche, c’est le fait qu’en Suisse ce nombre ait baissé ces dix dernières années alors qu’en Allemagne, il a considérablement augmenté. C’est notamment la jeune génération suisse qui se détourne de l’engagement bénévole. Ce n’est pas le cas en Allemagne, où l’engagement des bénévoles de 14 à 29 ans a accusé une hausse marquée ces dix dernières années.
A moins d’une nette réorientation, cette tendance se poursuivra probablement au cours des années à venir. A première vue, il n’y a aucune explication à ces tendances contraires dans les deux pays. En effet, les facteurs démographiques, sociaux et culturels défiant l’engagement bénévole sont identiques en Suisse et en Allemagne: hausse du nombre des personnes âgées, hausse du nombre des femmes poursuivant une activité professionnelle, exode rural vers les villes, fixation sur la rémunération, individualisation accentuée, dissociation des lieux de domicile et de travail, plus grande complexité et «professionnalisation» des activités bénévoles, activités professionnelles plus exigeantes et requérant plus de présence, développement accentué de l’action sociale.
Encouragement ciblé en Allemagne?
En ce qui concerne le bénévolat, il y a une différence nette entre la Suisse et l’Allemagne au niveau de l’encouragement étatique. En Suisse, les dons aux œuvres bénévoles sont déductibles des revenus; l’Etat encourage en outre la garde des enfants et les soins aux personnes âgées au sein de la famille, en accordant des indemnités et des bonifications AVS pour tâches éducatives. Toutefois, le travail bénévole en soi n’est pas soutenu par l’Etat ou la politique en Suisse. Il existe bien sur le papier une commission parlementaire réunissant 30 personnes censées s’investir en la matière, mais la politique suisse préfère fermer les yeux sur l’engagement volontaire au sein de la société civile.
Le rapport allemand en revanche cite plusieurs mesures étatiques qui, au cours de ces deux dernières décennies, ont conduit à renforcer la propension de la population au Nord du Rhin à s’engager dans des activités bénévoles.
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  • L’Etat allemand s’intéresse à la recherche sur le bénévolat. En 1999, le «Bundestag» a créé la commission d’enquête «Zukunft des bürgerschaftlichen Engagements», laquelle est chargée de dresser un rapport sur cet engagement à l’échelle nationale afin de le soumettre au gouvernement et au parlement allemands. Actuellement, c’est notamment un comité du «Bundesministerium für Familie, Senioren, Frauen und Jugend» (FSFJ) qui s’occupe de la question.?
  • Depuis 1999, le FSFJ exige tous les cinq ans une nouvelle étude appelée «Deutscher Freiwilligensurvey»; tous les partis politiques allemands ont intégré à leur programme le soutien des activités bénévoles.?
  • En Allemagne, les services bénévoles institués sont nombreux et reconnus par l’Etat: l’Année sociale («Freiwilliges Soziales Jahr» ou FSJ) depuis 1964, l’Année écologique («Freiwilliges Ökologisches Jahr» ou FÖJ) depuis 1993, et, remplaçant l’ancien Service civil, le Service volontaire national («Bundesfreiwilligendienst») depuis 2011. 9,2 % des moins de 30 ans effectuent un tel service (10 % des femmes et 8,5 % des hommes). Et il est prouvé que les personnes ayant une fois fourni ce type d’effort s’engagent par la suite plus facilement que la moyenne dans une activité bénévole.?
  • L’expansion systématique de l’instruction porte ses fruits. Dans tous les pays, on constate que l’engagement volontaire des personnes ayant suivi des études supérieures est plus marqué.?
  • De nombreuses associations et autres organisations ont été créées, dont également des associations de promotion des institutions privées d’éducation ou d’encadrement-assistance.

Moins souvent et moins longtemps?Alors que la tendance est à l’augmentation du nombre de bénévoles en Allemagne et à la diminution en Suisse, ces personnes ont un comportement très similaire dans les deux pays en ce qui concerne la fréquence et la durée en nombre d’heures de leur engagement volontaire. Voici les chiffres allemands:

Fig. 2

De manière générale, la fréquence des activités bénévoles a diminué et les interventions moins fréquentes ont augmenté. Cette tendance ne surprend pas lorsqu’on sait les exigences professionnelles et familiales ainsi que le désir individualiste accentué de gérer soi-même son temps. D’ailleurs, les 30 à 49 ans s’engagent moins souvent plusieurs fois par semaine que les autres classes d’âge; il est vrai que c’est sans aucun doute à cet âge que les charges professionnelle et familiale sont les plus marquées. Sans oublier que le système lui-même préfigure également une différence de la fréquence: ainsi, 28,3 % des activités bénévoles hebdomadaires sont liées aux sports, alors que seulement 13,9 % concernent l’école et la maternelle. La durée des interventions bénévoles a suivi une évolution similaire dans les deux pays au cours de ces dernières années. Voici les chiffres allemands:

Fig. 3

Pour les interventions longues, la durée hebdomadaire des activités bénévoles formelles a nettement diminué pour les hommes (de 27,3 % à 21 %) et pour les personnes jusqu’à 29 ans (de 27,0% à 18,4%), alors qu’elle a augmenté pour les plus de 50 ans. Que la durée d’intervention recule au niveau des bénévoles professionnellement actifs n’est pas dramatique en soi. Toutefois, il est important que les organisations recourant au travail bénévole soient conscientes de cette évolution et qu’elles y réagissent, en proposant des solutions innovantes.

A découvrir: les migrants
?L’étude allemande («Deutscher Freiwilligensurvey») ainsi que l’Observatoire du bénévolat suisse s’intéressent de près à l’engagement bénévole des personnes issues de l’immigration et des migrants. Dans les deux pays, il a été constaté que le bénévolat formel (BF) lié à des associations et autres organisations dépend fortement du statut politique des habitants. La corrélation étant établie, il n’est toutefois pas facile de dire ce qui prime: les bénévoles ont-ils tendance à demander plus rapidement la naturalisation ou la naturalisation conduit-elle plus facilement les migrants à s’engager bénévolement? En ce qui concerne l’activité au niveau des associations et la durée de l’activité bénévole formelle, les différences entre les indigènes et les étrangers, les citoyens et les non-citoyens sont moins marquées. Dans les sports, les personnes issues de l’immigration sont autant engagées que les indigènes; dans les écoles, maternelles et organisations religieuses, elles sont même plus souvent bénévolement actives que les personnes nées dans le pays et titulaires de sa nationalité.

Fig. 4

Interprétations différentes
?Il est intéressant de voir que les auteurs et spécialistes de la recherche en matière de bénévolat interprètent différemment certaines évolutions: l’étude allemande (Survey) et le rapport suisse (Observatoire) en arrivent à des conclusions opposées.
Primo, l’étude allemande parvient à la conclusion que la mobilité croissante des personnes est un facteur important pour encourager les activités bénévoles, alors que l’Observatoire suisse conclut que la mobilité explique la régression du bénévolat. Pourquoi ces interprétations contraires? Qui a raison? En Suisse, les scientifiques argumentent que les voyages journaliers entre le domicile et le lieu de travail détruisent les relations sociales et que, de ce fait, les personnes s’engagent moins. Les sociologues allemands estiment que la mobilité a pour conséquence que de moins en moins de personnes peuvent (ou doivent) s’occuper de leurs proches (petits-enfants, grands-parents) et qu’elles sont donc davantage disponibles pour un engagement bénévole en faveur de personnes qui n’appartiennent pas à leurs familles.

Secundo, les chercheurs suisses expliquent en partie le recul du bénévolat par la hausse du nombre de femmes poursuivant une activité professionnelle, alors que l’étude allemande identifie l’activité professionnelle féminine comme une source d’interactivité et un facteur facilitant l’accès des femmes à des associations professionnelles et comités consultatifs.
Tertio, les personnes issues de l’immigration sont considérées en Suisse comme un groupe peu enclin au bénévolat, alors qu’en Allemagne, on voit surtout le grand potentiel que représente ce groupe de personnes en forte progression numéraire, potentiel notamment pour les activités d’assistance et de soins.

Les pensées étant porteuses d’énergie, il serait peut-être utile que le grand public suisse assimile la mobilité et l’activité professionnelle ainsi que le grand nombre de retraités et personnes issues de l’immigration plutôt à des atouts qu’à des entraves aux activités bénévoles.

Miroir de l'(in)égalité ?
Dans sa conclusion, l’étude allemande dirige son focus sur la question des genres. Notamment dans le domaine du travail gratuit fourni en privé et des activités bénévoles extra-familiales, la recherche a constaté de grandes différences entre les genres. Sur les 33,9 % de la population résidante de plus de 14 ans qui ne se sont encore jamais engagés bénévolement, 36,1 % sont des femmes et 31,5 % sont des hommes. Pour expliquer leur abstention, 38,7 % des femmes indiquent des raisons familiales – contre 24,1 % des hommes. En ce qui concerne le bénévolat formel, dans les deux pays, les femmes sont moins fortement représentées notamment dans les fonctions électives. Ainsi, parmi les femmes bénévolement actives, 21,7 % occupent une fonction élective, alors que côté hommes, ce sont 33 %. Les femmes sont davantage représentées au niveau du bénévolat informel, lequel recouvre surtout des activités d’assistance et de soins et confère moins de prestige que les fonctions dans une organisation. Comment réagir? On pourrait réfléchir à l’imposition d’une proportion minimale de femmes non seulement dans les conseils d’administration des sociétés, mais également au niveau des associations sportives, centres culturels, conseils de fondation, associations écologiques, conseils ecclésiastiques, etc.

Volontariat en ligne?
La recherche sur le bénévolat mène des enquêtes toujours plus fines et donne des résultats toujours plus précis. De ce fait elle permet de proposer des mesures plus ciblées pour promouvoir le bénévolat. Alors que la plus récente enquête suisse de l’Observatoire du bénévolat s’est notamment intéressée à l’engagement bénévole des jeunes, des personnes issues de l’immigration et du travail bénévole en ligne – utilisant d’ailleurs pour la première fois un questionnaire en ligne – l’étude allemande a mis l’accent sur les enquêtes téléphoniques (réseaux fixe et mobile) et plurilingues (russe, polonais, turc, arabe et anglais). Les bénévoles en ligne sont typiquement des hommes, jeunes, citadins et non-religieux.

Fig. 5

En ce qui concerne les activités bénévoles en lien avec les besoins générés par l’interactivité de l’Internet ou le webdesign (animation de groupes Facebook, entretien de sites web d’associations, rédaction de contributions pour des blogs, proposition d’expertises etc.), la Suisse a toujours une petite longueur d’avance. Cela pourrait s’expliquer par le niveau de vie et le fait qu’en Suisse davantage de personnes disposent du matériel informatique nécessaire. Toutefois, les Allemands peuvent se réjouir du fait que, dans le domaine du bénévolat en ligne, le fossé entre les générations est moins important chez eux qu’en Suisse.

Une base pour des mesures ciblées
?
La recherche sur le bénévolat décrit le statut quo, elle s’abstient de spéculer sur l’avenir ou sur les bénévoles futurs et elle n’exige rien, ni de l’Etat, ni du marché, ni de la société civile. Toutefois, les lectrices et lecteurs de l’étude allemande et du rapport suisse sur le bénévolat découvriront facilement dans les riches statistiques l’immense potentiel de mesures qui permettraient de promouvoir les activités bénévoles au Nord et au Sud du Rhin. Sur les personnes qui n’ont encore jamais exercé d’activité bénévole, 11,6 % affirment être prêts et 47,2 % sont peut-être prêts à accepter un tel engagement. Parmi les 14 à 29 ans, ces chiffres augmentent: 15,1 % s’engageraient bénévolement et 66,7 % le feraient peut-être. La Suisse pourrait et devrait s’inspirer de l’exemple allemand et de l’implication étatique dans ce pays. Toutefois, la Confédération, les cantons et les communes ne sont pas les seuls à présenter un potentiel inexploité en matière de promotion du bénévolat, tel est également le cas des grandes entreprises et des PME locales, des écoles, des médias et des parents – et, bien sûr, des associations et autres organisations souhaitant contribuer à la vie en société avec l’aide de bénévoles. Bref: Le concours de tous les acteurs est requis pour donner un nouvel essor aux activités bénévoles en Suisse.
Lukas Niederberger